Quelques mots de littérature

Moment de partage avec Charles Dellestable (4)

Comme le 27/09, nous vous délivrons une nouvelle partie de notre interview de l’auteur Charles Dellestable, le gagnant du Prix Nouveau Talent 2013 et édité par la maison d’édition JC Lattès.

 

Notre quatrième question à Charles :

Avez-vous déjà pris des cours d’écriture ? Dans des ateliers ? Grâce à des rencontres avec des écrivains ?

 

Sa réponse (brute – Accrochez-vous, on y retrouve un texte inédit et superbe de l’auteur sur une rencontre fortuite) :

Sans les ateliers d’écriture, je ne serai pas là devant mon clavier, à formuler des réponses à vos questions ! Et la chance a joué en ma faveur car lors de ma première inscription en septembre 2008, j'étais en « surnombre », si bien qu'il ne me restait que la déception pour seule consolation. Un désistement de dernière minute m'a permis de me glisser dans cet atelier municipal convoité. C'était au mois d'octobre, il commençait à faire nuit vers dix-huit heures - une période de l'année détestée, cette plongée inéluctable dans l'obscurité - alors que je ne veux que de la lumière dans ma tête.

 

Tout avait commencé quelques semaines auparavant, lorsque je ressentais l'envie d'écrire, de raconter des histoires et que je voulais être épaulé pour y parvenir correctement. Je venais d'achever l'aménagement de ma maison et de mes soirées, je n'avais plus rien à faire puisque tout était en ordre chez moi. L'ennui m'étouffait. Lire ? Oui, bien sûr, mais je voulais devenir actif dans le processus des mots, même si la lecture fait également de chacun de nous un élément moteur de l'histoire. Et c'est en compulsant le guide des activités municipales que j'ai découvert ce que je recherchais : un atelier d'écriture pour débutants. Ce fut une révélation dès la première séance. J'ai perçu que j'avais enfin trouvé un lieu où je me sentais bien et où tous ceux (ou presque) qui me faisaient face ou me jouxtaient s'inscrivaient dans une quête identique à la mienne.

 

Et depuis cette date, je participe régulièrement à des ateliers d'écriture. Ce sont des évènements importants dans ma vie, tant pour écrire moi-même que pour découvrir ce que mes camarades peuvent écrire et exprimer à partir d'un thème imposé. La plus grande leçon reçue lors de ces enseignements est sans doute la plus difficile à intégrer par chaque apprenti écrivain : rester humble et écouter.

 

Les écrivains contemporains que j'admire sont pour moi des sortes d'icônes, des figures devant lesquelles je formule des incantations, mais je suis incapable de m'adresser à eux pour deux raisons très simples. La première est que j'ai tellement peur de ne pas trouver les mots justes pour témoigner de mon admiration que je préfère demeurer en retrait. (« J'aime beaucoup ce que vous écrivez » me semble d'une telle platitude que je préfère me taire, ce qui est absurde car n'importe quel compliment reçu sur le travail que l'on réalise – quel qu'il soit - est un véritable cadeau tant il est habituel de n'entendre que des critiques). La seconde est que même si j'ai trouvé les mots justes, je serai incapable de les articuler. C'est ainsi qu'en 2012, j'ai fui le Salon du Livre de la porte de Versailles alors que quelques minutes seulement me séparaient d'une rencontre avec Maylis de Kérangal, venue signer son époustouflant roman « Naissance d'un pont ». J'ai eu si peur de paraître à ses yeux le roi des couillons que je me suis carapaté vite fait. Courageux mais pas téméraire. Et le lendemain, une amie m'appelle pour me dire avoir écouté témoigner Maylis de Kérangal de son bonheur de rencontrer ses lecteurs... Grand sentiment de solitude.

 

J'ai eu la chance inouïe de rencontrer Françoise Sagan, alors que j'étais étudiant. Ce fut déterminant pour moi. Mais là, je me suis vraiment comporté comme le roi des idiots. Voici ce que j'en ai écrit il y a quelques semaines :

 

« L'inadvertance est un joli mot.

 

Il sert souvent de trame prétendue légère à l'univers de Sagan. Je ne peux pas l'appeler Françoise, je n'en ai pas le droit. Je ne me permettrai pas. Après tout, je ne suis intime d'elle que par ses écrits, mais n'est-ce pas là l'une des formes les plus extrêmes de l'intimité ? Au final, évoquer les artistes que l'on admire par leur seul patronyme, sans le voile du prénom, les réduire à deux syllabes ou trois, n'est-ce pas vouloir les réduire à l'état d'objet pour les toucher véritablement ? Quoi qu'il en soit, c'est par une totale inadvertance que Sagan m'a touché de manière indélébile, et je conserve le tatouage de son regard comme un bien précieux, rare. Infiniment.

 

Etait-ce en 1989, ou était-ce au tout début de l'année 90 ? Un fait est certain : c'était l'hiver et il faisait froid. Le soleil trônait bêtement sur une cour peinte en bleu, vidée de ses nuages. Je me souviens parfaitement de cet instant unique dans ma vie, j'avais vingt ans et je séchais un cours de fac comme tous les garçons de vingt ans le font, avec insouciance, et une amie. C'était un lundi matin. Je m'en souviens très bien.

 

Abandonnée à l'entrée d'un hypermarché, silhouette noire et carré blond sur céramique blanche, à une heure trop matinale pour celle dont on lisait partout qu'elle vivait la nuit, – on ne voyait qu'elle, elle qui aurait voulu se rendre invisible, non pas gênée d'être là, mais redoutant qu'on ne le lui reproche, comme on lui reprochait souvent le moindre de ses actes depuis trop longtemps. Elle soupirait d'attente. Elle respirait l'ennui. Cette femme dont le visage a retenu mon attention - inévitablement – au  regard que je pourrais qualifier de craintif et d'infiniment doux, un chien qui aurait fait une grosse bêtise - se pelotonnait dans un manteau sombre aux larges bandes écossaises (enfin, je ne crois pas me tromper sur ce détail), pour recréer un voile de pénombre (bienfaitrice) qu'anéantissaient les néons (blafards). C'était une femme de la demi-teinte, en tout cas, de la demi-lumière, un profil sur le pas d'une porte, c'est la perception que j'en avais, et la lumière crue la peinait, visiblement. Elle n'avait rien à faire là. Elle le savait. Elle en souffrait mais sans mépris pour ceux qui passaient autour d'elle, poussant leur Caddie. C'est juste que dans sa tête, c'était plus beau qu'ici. Je n'aurais pas été étonné d'entendre : « La petite Françoise est attendue par ses rêves à la caisse centrale. Départ immédiat ».

 

La même idée a traversé nos esprits en croisant cette femme seule et sans nous concerter, Valérie et moi avons haussé les épaules : "Françoise Sagan, à Carrefour, un lundi matin, et à Limoges? Tu te fous de moi?". Et pourtant, le doute fut si fort que nous fîmes aussitôt demi-tour avec le Caddie que nous poussions sans avoir ni l'envie, ni l'idée de le remplir particulièrement. Si nous étions ici, c'était pour tuer le temps. Nous n'imaginions pas que nous le tuerions avec élégance. "Tu ne trouves pas qu'elle lui ressemble vachement, à Sagan, quand même? Ben si. Tu crois que je peux aller lui demander? Ben, j'sais pas. Ça fait con, non? Oui, certes, mais si c'était elle? Ce serait encore plus con, non?".

 

Alors je me suis lancé et j'ai osé approcher cette femme en décalages horaire et social, qui n'avait rien à faire ici, à cette heure, dans cette grande surface aseptisée et laide. "Excusez-moi, Madame, mais vous ne seriez pas Françoise Sagan?" Et contre toute attente, elle a répondu à mon regard, à ma sollicitation idiote, et avec une très grande et simple gentillesse, et je crois qu'elle était presque contente que je lui propose une arme pour le tuer elle aussi, le temps, dans cet endroit où décidément, elle n'avait rien à faire, au propre et au figuré. "Oui, c'est moi". Je n'ai rien trouvé d'autre à lui offrir que ma bouche qui s'agrandit et un long silence, et puis j'ai dit le truc qui tue : "Est-ce que je pourrais avoir un autographe?" en lui tendant mon cahier ligné, celui dans lequel je retranscrivais mon cours de Droit civil et que je séchais non plus avec indifférence, mais jubilation à cet instant précis. Et la femme écrivain y a consenti avec grâce (je vous joins la photo pour preuve!).

 

Ce n'est qu'ensuite que j'ai avoué :'J'aime beaucoup ce que vous écrivez' et c'est alors qu'elle m'a regardé droit dans les yeux pour me répondre "Merci", avec reconnaissance, comme si je lui avais tendu un cadeau. Peut-être ne lui disait-on plus ? Elle m'a ému. Terriblement. Comme si l'opinion d'un petit provincial mal attifé et fauché comme les blés pouvait avoir de l'intérêt pour elle. Je me suis senti bête de lui avoir demandé un autographe avant de la complimenter sur son talent. Je perçois qu'elle a peut-être souffert d'être devenue - malgré elle - une icône avant d'être considérée pour ce qu'elle était avant toute chose : un écrivain. Injustice. J'ignore si ce bref intermède lui a changé les idées, mais si durant une seule seconde de sa vie, je lui ai permis de faire l'impasse l'ennui, alors je n'ai peut-être pas été si idiot que cela de solliciter son attention.

 

Il fallait bien que nos chemins se séparent et je l'ai remerciée, avec sourires, enthousiasme. Alors Valérie et moi avons abandonné Françoise Sagan à son sort, à sa solitude, dans une allée centrale de supermarché. En détectives privés que nous étions devenus, nous avons observé que ce « monstre sacré » repartait quelques instants plus tard avec sa dame de compagnie, un aspirateur pour unique achat. En route pour Carjac, sans doute? Le centre commercial se situait sur l'autoroute Paris-Toulouse.

 

Cette histoire est absolument vraie, je n'ai rien inventé et mon amie Valérie pourrait également vous la certifier. Cette histoire est aussi la plus grande honte de ma vie car - je l'avoue - je n'avais encore jamais lu un seul roman de Sagan, et ce n'est que peu de temps après cette rencontre que j'ai enfin découvert son talent. Avec culpabilité. Car je n'ai pas aimé ce qu'elle écrivait : j'ai adoré. Et je demeure conquis, subjugué, à chaque fois. Que le texte soit une découverte ou une re-découverte.

 

Il émanait de son être une telle mélancolie que j'aurais marché sur les mains pour lui rendre son sourire, à cette femme sur laquelle on racontait tant de choses, et peu flatteuses, hélas, souvent, trop. J'avais surtout ressenti l'envie de la prendre par le bras pour la sortir d'ici et l'emmener ailleurs, très loin de cet endroit. Un écrivain comme elle, une femme de cette classe, n'avait pas à endurer la médiocrité des néons de la vie ordinaire. Ce n'était pas sa place, c'est tout. Et j'en étais gêné pour elle. Non, une femme comme elle, c'est à Saint-Tropez qu'elle devait passer ses journées et ses nuits sur les sofas de Chez Régine, ou sous les lustres du Ritz, que sais-je! Les Causses du Lot ? En tout cas ailleurs et surtout pas ici. Alors je l'ai regardée partir et j'ai souri, soulagé qu'elle s'en aille, enfin. Déjà. Bye.

 

 

Les rêves supportent mal les allées des supermarchés ».

Co-libr-e

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